Retour sur les marchés – juin 2026

L’économie mondiale continue de se déséquilibrer entre une Chine qui peine à relancer sa consommation intérieure et des États-Unis portés par un cycle d’investissement massif dans l’intelligence artificielle. C’est dans ce contexte que trois événements méritent l’attention des investisseurs ce mois-ci : le comportement de l’inflation américaine, le changement de style à la tête de la Fed, et l’introduction en bourse de SpaceX — la plus importante jamais réalisée par une société privée.

L’inflation américaine reste au-dessus de l’objectif

La diffusion dans l’économie des hausses de prix du pétrole, du gaz naturel liquéfié et des fertilisants a porté l’inflation américaine à 4,2 % en mai. Les salaires n’accélèrent pas pour autant, ce qui laisse à la Banque centrale américaine une marge de manœuvre pour observer avant d’agir — mais cela se traduit mécaniquement par une perte de pouvoir d’achat pour les salariés, probablement temporaire.

La fin probable du conflit Iran-États-Unis-Israël a permis au prix du baril de revenir à 73 dollars (future Brent). Ce retournement des cours pétroliers laisse espérer un reflux de l’inflation au cours des douze prochains mois, avec un pic probable cet été. Deux forces désinflationnistes sont également évoquées à moyen terme : la normalisation des prix de l’énergie et les gains de productivité attendus de l’intelligence artificielle. Mais ces facteurs positifs ne se matérialisent pas encore dans les données.

Les prévisions médianes d’inflation mesurées par le PCE ont été révisées à 3,6 % pour 2026, contre 2,7 % en mars dernier. La trajectoire trimestrielle annualisée reste trop haute pour envisager un retrait de la politique restrictive. Les salaires ne signalent pas encore de boucle prix-salaires, ce qui constitue un signal rassurant, mais le choc d’offre initial — d’abord perçu comme transitoire et énergétique — oblige le comité à garder toutes les options ouvertes, y compris celle d’une hausse des taux directeurs.

À noter également que l’intelligence artificielle constitue elle-même un facteur d’inflation à court terme, en renchérissant notamment le prix des composants électroniques, de l’eau et de l’électricité — des ressources massivement consommées par les centres de données.

Kevin Warsh imprime sa marque à la Fed

Le premier comité de politique monétaire présidé par Kevin Warsh a maintenu les taux à l’unanimité, par 12 voix contre 0, dans une fourchette de 3,50 % à 3,75 %, tout en réaffirmant un régime de réserves abondantes. La décision elle-même est prudente et attendue. Ce qui change profondément, c’est la manière dont la Fed communique désormais.

Le communiqué officiel a été ramené à environ 130 mots, contre plus de 300 sous Jerome Powell. Il centre son message sur un engagement très ferme — la Fed « assurera la stabilité des prix » — et fait disparaître toute orientation accommodante. Toute indication prospective sur la trajectoire des taux a disparu : Kevin Warsh refuse de fournir une trajectoire prédéfinie et a indiqué qu’il ne participera pas lui-même à l’exercice des projections individuelles des membres du comité, estimant que cela ne sert pas la conduite de la politique monétaire.

Ce changement de doctrine a des implications concrètes. La disparition de l’orientation prospective accroît la volatilité des taux courts. Les marchés ne peuvent plus s’appuyer sur une direction explicite et devront davantage réagir aux données d’inflation publiées mois par mois, ainsi qu’aux prises de parole individuelles des membres du comité. Les investisseurs anticipent des risques importants de revirements brusques et de contre-pied dans cet environnement moins lisible.

La projection médiane des taux des fonds fédéraux pour fin 2026 a été relevée à 3,8 %, contre 3,4 % en mars. La position d’ensemble est une attente restrictive : pas de baisse en vue à court terme, et un risque de hausse si l’inflation venait à se diffuser davantage dans l’économie. Kevin Warsh a délibérément durci son message pour préserver la crédibilité de la Fed — une institution dont l’autorité repose précisément sur sa capacité à ancrer les anticipations d’inflation à long terme.

SpaceX entre en bourse à une valorisation qui mérite examen

L’introduction en bourse de SpaceX constitue un événement de marché sans précédent. La société a levé 75 milliards de dollars à 135 dollars par action, soit plus du double de l’introduction en bourse de Saudi Aramco en 2019 — jusqu’ici la plus grande de l’histoire. La capitalisation atteint 1 770 milliards de dollars, et environ 1 800 milliards en valeur totalement diluée. Le flottant reste très réduit, entre 3 % et 5 % du capital, ce qui renforce mécaniquement l’effet de rareté du titre.

SpaceX regroupe trois activités distinctes. Space Exploration Technologies assure le lancement de satellites à l’aide de fusées réutilisables, notamment pour le Pentagone et la Nasa. Starlink déploie une constellation de satellites permettant l’accès à internet depuis des zones mal couvertes et constitue un réseau de secours pour les communications. xAI regroupe Grok — concurrent de Claude, Gemini et ChatGPT — plusieurs centres de calcul dont Colossus, et X, le réseau social.

La société se présente aux investisseurs non plus comme un acteur du lancement spatial, mais comme une plateforme industrielle capable de combiner lanceurs, satellites, connectivité, centres de calcul, intelligence artificielle et, à plus long terme, infrastructures orbitales. SpaceX vend une option sur une économie future de l’espace et de l’intelligence artificielle. Cette extension du récit est au cœur de la valorisation proposée.

La demande à l’introduction a été soutenue par une communauté d’investisseurs particuliers très attachés à Elon Musk, et par les fonds indiciels mécaniquement obligés d’acheter le titre lors de son intégration rapide dans les indices MSCI et FTSE Russell, qui ont accepté une entrée accélérée quelques séances seulement après la cotation et sans seuil minimal de flottant. Le S&P 500 maintient en revanche ses critères habituels — douze mois de cotation, rentabilité avérée, flottant minimal — ce qui exclut SpaceX de cet indice avant mi-2027 au mieux.

La valorisation proposée appelle quelques calculs de base. En retenant des multiples de chiffre d’affaires généreux pour les activités Space (cinq fois) et Starlink (vingt fois), la valeur théorique de ces deux branches ressort à environ 248 milliards de dollars. Le solde implicite attribué à xAI — qui génère environ 3,2 milliards de revenus avec Grok et X — représente environ 1 590 milliards, soit 485 fois son chiffre d’affaires. Ce calcul de coin de table ignore par ailleurs les injections massives de capitaux qui seront nécessaires pour permettre l’exécution des projets industriels décrits dans le prospectus. Le marché naturel de SpaceX y est évalué à 28 500 milliards de dollars, soit environ un quart du PIB mondial.

Les analystes considèrent que la valorisation de SpaceX repose davantage sur un acte de foi que sur une analyse financière classique. Ce n’est pas nécessairement une critique — c’est la nature des paris sur des ruptures technologiques majeures. Mais cela implique que l’investisseur prend une position sur un récit futur, pas sur des flux de trésorerie actuels.

La structure de gouvernance mérite également d’être comprise avant tout engagement. Les actions offertes au public sont des actions de classe A, assorties d’une voix par action. Elon Musk détient principalement des actions de classe B, à dix voix par action. Les minoritaires disposent d’un droit économique sur SpaceX, mais leur capacité d’influence sur les décisions stratégiques est quasi nulle. Musk cumule par ailleurs les fonctions de directeur général, directeur technique et président du conseil.

Ce que les marchés indiquent

Après un fort rebond en mai, les bourses ont marqué une pause ces dernières semaines, avec un recul prononcé du MSCI China. Le Nasdaq et le S&P 500 ont pâti de la sous-performance des sept grandes valeurs technologiques qui avaient porté la hausse précédente. La forte baisse des cours du pétrole a soutenu un regain d’optimisme, tandis que l’intelligence artificielle demeure le thème central autour duquel s’organise le marché.

Au 30 juin 2026, les performances des principaux actifs reflètent ces dynamiques contrastées. Les actions de la zone euro affichent +12,62 % depuis le début de l’année et +4,09 % sur le dernier mois. Les actions américaines progressent de +10,21 % en YTD mais cèdent 0,95 % sur un mois. L’Asie développée se distingue avec +25,93 % depuis janvier. Les émergents asiatiques progressent de +10,71 % en YTD. Du côté des obligations, les souverains de la zone euro gagnent +1,27 % depuis janvier, les Treasuries américains +0,53 %, tandis que les obligations japonaises reculent de 2,61 % en YTD.

Sur le marché des changes, le yen s’est établi à son niveau le plus bas face au dollar depuis quarante ans. Ce mouvement soutient les profits des exportateurs japonais et le Nikkei, mais réduit le pouvoir d’achat des consommateurs japonais. Le différentiel de taux entre États-Unis et Japon, combiné à la posture reflationniste de la Première ministre Sanae Takaichi, maintient cette dynamique malgré les interventions des autorités japonaises pour défendre leur devise.

Le mécanisme à comprendre derrière la croissance américaine

L’introduction en bourse de SpaceX rend désormais visible dans les indices quelque chose qui était jusqu’alors cantonné au capital-investissement privé : la prime de valorisation de l’IA. Les principales sociétés développant les grands modèles de fondation sont maintenant cotées, et leur poids dans les indices n’est plus négligeable.

Le mécanisme sous-jacent mérite d’être compris. Les acteurs de l’IA dépensent massivement en centres de données et en équipements informatiques — notamment des processeurs graphiques. Ces investissements sont amortis sur plusieurs années, environ six ans pour les équipements principaux hors bâtiments. Pour leurs fournisseurs en revanche, ces mêmes dépenses sont immédiatement comptabilisées en chiffre d’affaires et contribuent rapidement aux bénéfices. Une partie de la croissance actuelle des profits américains provient donc de cette chaîne d’investissement circulaire : les dépenses d’un groupe deviennent les revenus et les marges d’un autre, avec un traitement comptable qui produit une forte hausse des bénéfices agrégés.

Cette économie, en partie circulaire, repose sur la promesse d’un accroissement généralisé de la productivité et d’une rentabilité élevée des investissements réalisés dans l’IA. La dynamique reste puissante, mais l’incertitude est très élevée. Les marchés ne savent pas encore quel modèle d’IA dominera dans un an, quels acteurs conserveront un avantage technologique durable, ni à quel prix les clients accepteront de payer l’utilisation des grands modèles de langage. Cette incertitude est d’autant plus forte que les modèles chinois progressent avec une génération de retard certes, mais à des prix très inférieurs.

Historiquement les périodes marquées par un nombre record d’introductions en bourse ont souvent coïncidé avec des points d’inflexion des marchés — sans que cette relation soit mécanique ni parfaitement régulière. Ces épisodes indiquent au minimum que les vendeurs privés jugent les conditions suffisamment favorables pour proposer leurs titres au marché. La puissance du thème IA est largement reconnue. C’est le prix auquel les investisseurs accèdent à ce thème qui fait aujourd’hui débat.

Sources principales : Banque de France, Federal Reserve, CGPCONSEILS, FMI, OCDE, BIS, BEA, BCE, BOJ, BOC, Bloomberg, Reuter, Facset, Financial Times, Agence Internationale de l’Energie, OMC, INSEE, Euler Hermès, Coface, MIT, ISTAT.

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