Selon José Bardaji, directeur Études et Prospective du Groupe BPCE, et Julien Laugier, économiste du groupe, la situation des entreprises en France se trouve « entre perspectives assombries et opportunités ». Leur étude, publiée le 24 septembre 2026 par BPCE L’Observatoire, procède en trois temps : la résilience des entreprises mise à l’épreuve par le ralentissement économique, une démographie d’entreprises encore dynamique malgré la hausse des défaillances, et une grande transmission qui se fait attendre. Voici les principaux enseignements, chiffres à l’appui.
Une croissance qui ralentit et pèse sur les entreprises
Une économie française en retrait
Au deuxième trimestre 2026, la croissance du PIB atteint 0,5 % sur un an, soit la moitié de celle de l’Allemagne, de l’Italie et de la zone euro dans son ensemble. Elle dépasse même 2 % dans la péninsule ibérique. Les auteurs attribuent cette faiblesse principalement à la demande, intérieure comme extérieure. La situation relativement favorable de l’industrie ne compense pas le climat des affaires morose dans le bâtiment et le commerce. Les prévisions disponibles retiennent désormais 0,4 % de croissance sur l’année 2026, contre 1,0 % attendu en début d’année.
Des marges en recul, des investissements maintenus
Les sociétés non financières subissent ce contexte. Leur taux de marge recule de près d’un point par rapport à l’an dernier, et leur taux d’épargne retrouve le creux de 2020. Le niveau d’investissement reste pourtant élevé au regard de l’histoire, en raison de la nécessité d’accompagner les transitions environnementale et numérique. Il tient surtout grâce aux dépenses en services, en particulier en information-communication, où figurent celles liées à l’intelligence artificielle : depuis 2022, elles progressent de 26 %, contre 10 % pour l’ensemble. Dans l’industrie, les dirigeants citent en priorité la modernisation et la rationalisation de la production, plutôt que le remplacement des équipements ou l’extension des capacités. Au total, le besoin de financement des entreprises sur le premier semestre 2026 dépasse déjà son niveau de 2025.
Plus de crédit, à un coût qui augmente
Des entreprises qui empruntent davantage
Ce besoin de financement pèse sur la trésorerie. En réaction, les flux nets de crédits progressent : +35 milliards d’euros de janvier à juillet 2026, contre +21 milliards sur la même période en 2025. Les crédits de trésorerie expliquent l’essentiel de cette hausse. Dans le même temps, les placements nets reculent, à −25 milliards d’euros contre −17 milliards un an plus tôt.
Des taux orientés à la hausse
Sous l’effet de la hausse des taux de marché cet été, les taux des crédits bancaires à l’investissement pourraient atteindre 4,0 % en fin d’année, soit 0,5 point de plus qu’en juin. Le stock de dettes n’est protégé que partiellement de cette hausse, car environ 22 % des crédits sont à taux variable. Les auteurs relèvent que certains projets d’investissement pourraient être reportés ou annulés, du fait du renchérissement du crédit et de perspectives d’activité dégradées.
Créations d’entreprises dynamiques, défaillances toujours élevées
Une démographie d’entreprises vigoureuse
Les créations d’entreprises restent soutenues : +11 % sur un an en août, à 1,25 million en cumul sur douze mois. Elles proviennent d’abord des microentreprises (+14 %, à 0,84 million), puis des sociétés (+7 %, à 0,31 million) et des entreprises individuelles (+4 %, à 0,11 million). Les services aux entreprises portent cette dynamique, avec +19 % de créations, soit une création sur quatre. Seuls les transports (−1 %) et surtout les activités financières (−10 %) font exception.
Des défaillances qui continuent de progresser
Dans le même temps, les défaillances augmentent de 2 % sur un an, à près de 70 000 entre septembre 2025 et août 2026. Le nombre d’emplois menacés demeure sur un plateau élevé, à 286 000 sur douze mois en août. Les entreprises sans salarié enregistrent une hausse de 5 %, tandis que les TPE, PME et ETI restent quasi stables (entre −1 % et +1 %). Le recul des emplois menacés se concentre chez les ETI (−13 %).
Le taux de défaillance, qui rapporte le nombre de défaillances au nombre d’entreprises, est quasi stable depuis près de trois ans, à un niveau élevé. Les mois à venir devraient toutefois marquer une hausse : BPCE L’Observatoire anticipe 71 000 défaillances sur l’ensemble de 2026, contre 69 000 prévues en début d’année. Les auteurs citent en premier lieu la hausse de l’inflation énergétique provoquée par le conflit au Moyen-Orient, qui a détérioré les conditions financières et pèse sur la demande adressée aux entreprises.
Trois secteurs particulièrement exposés
L’immobilier souffre de la dégradation de l’activité et de la hausse des taux d’intérêt. Les ventes de logements anciens ont perdu de l’élan au premier semestre, la crise du logement neuf se prolonge et les réservations marquent un nouveau point bas au deuxième trimestre. Les défaillances reculent de 4 % sur un an, mais restent à un niveau historiquement très élevé.
Le commerce est touché par la faiblesse du pouvoir d’achat, qui ne progresse que de 1 % depuis près de quatre ans. Les Français ont aussi fait évoluer leur panier : davantage de biens d’équipement et de services, moins d’alimentation, d’habillement et d’achats automobiles. Les défaillances atteignent près de 15 500 entreprises sur douze mois (+2 %). La vitalité des créations traduit cependant une forme de mutation du secteur et l’arrivée de nouveaux acteurs.
Le transport routier de marchandises subit la hausse du prix des carburants (+46 % sur un an, en partie absorbée par l’indexation carburant), ainsi que celle des autres coûts et le recul de la demande. Au deuxième trimestre 2026, 51 % des entreprises déclarent une baisse de leur trésorerie, soit 7 points de plus sur un an. Les défaillances reculent de 9 % mais demeurent historiquement élevées.
La grande transmission des entreprises se fait attendre
Un écart de moitié entre le potentiel et la réalité
En novembre 2025, Bpifrance dénombrait 370 000 entreprises potentiellement transmissibles d’ici 2030, avec 3 millions d’emplois en jeu, soit 74 000 entreprises par an en moyenne. Dans les faits, seules 37 000 entreprises ont changé de mains ces dernières années (moyenne 2023-2026), la moitié du potentiel. BPCE L’Observatoire estime à 36 500 les entreprises cédées en 2025 (−2 %) et anticipe un rebond très timide en 2026 (+2 %).
Les auteurs voient dans ce sujet un enjeu stratégique à plusieurs titres : la préservation des savoir-faire qui pourraient disparaître avec le départ du dirigeant, la souveraineté dans les secteurs stratégiques (défense, santé, énergie) en cas de rachat par des repreneurs étrangers, le maintien de l’emploi et de la vitalité économique des territoires hors des grands pôles urbains, et la compétitivité face à la concurrence étrangère.
Des dirigeants qui restent plus longtemps
La part des dirigeants seniors de PME-ETI est passée de 17,4 % en 2010 à 27,6 % en 2025. Celle des dirigeants de 66 ans et plus a doublé en quinze ans, de 6,2 % à 12,4 %. Le renouvellement générationnel n’apparaît donc pas dans les données les plus récentes : les dirigeants de PME restent plus longtemps à la tête de leur entreprise.
Des freins psychologiques et financiers
L’étude distingue deux familles de freins. Les premiers sont psychologiques et relationnels : manque d’anticipation de la cession par le dirigeant, « deuil » de l’entreprise, notamment pour les fondateurs, et faible autonomie de l’entreprise après le départ de son dirigeant historique. Les seconds sont techniques et financiers : accumulation de chocs (covid, inflation, incertitudes politiques), dégradation de l’activité et hausse des taux d’intérêt pèsent sur le marché de la cession-reprise.
Les auteurs soulignent pourtant que les opportunités existent : toutes choses égales par ailleurs, les entreprises reprises affichent de meilleures performances économiques et financières que celles créées à partir de rien.
Des situations très différentes selon la taille, le secteur et le territoire
Les cessions d’entreprises sans salarié chutent de 16 % par rapport à 2019, probablement en lien avec la vague de créations. Celles des TPE employeuses sont quasi stables depuis treize ans (21 290 cessions en 2025). Les PME-ETI se démarquent, avec 5 830 cessions estimées en 2025, soit +31 % par rapport à 2019.
Par secteur, les cessions de PME-ETI du commerce, de l’hôtellerie-restauration et de l’industrie sont bien orientées, contrairement à celles du BTP, dont le marché de la reprise recule. Par territoire, la Basse-Normandie et la Provence-Alpes-Côte d’Azur affichent un taux de cession de PME-ETI supérieur à la moyenne nationale (2,7 % contre 2,3 % en 2025), tandis que la Champagne-Ardenne reste en dessous (1,7 %).
Sources : José Bardaji et Julien Laugier, « Situation des entreprises en France : entre perspectives assombries et opportunités », BPCE L’Observatoire, 24 septembre 2026. Article d’origine : newsroom.groupebpce.fr