Dans un document de travail publié en juillet 2026, Clément Nouail, chercheur à l’Autorité des marchés financiers, pose une question simple en apparence : les publications sur le réseau X influencent-elles réellement les décisions d’investissement des particuliers français sur les titres du CAC 40 ? La réponse est nuancée — et plus instructive qu’il n’y paraît. « L’approche économétrique développée permet de faire apparaître une tendance générale des investisseurs à acheter des titres à la baisse et à les revendre à la hausse, matérialisant ainsi des bénéfices. Elle permet aussi de conclure sur une sensibilité des investisseurs au nombre de messages échangés sur le réseau social X, sans que des réactions différenciées ne se détachent quant au contenu des messages. » Ce qui compte, selon l’étude, c’est moins ce que les gens disent d’un titre que le fait qu’ils en parlent — une distinction qui change profondément la lecture des risques liés à la désinformation financière en ligne.
Ce que cette étude apporte de nouveau
L’originalité de ce travail tient à sa base de données. La plupart des recherches académiques sur les investisseurs particuliers reposent sur des données issues de courtiers retail, ce qui limite nécessairement la représentativité des conclusions. Cette étude est, selon son auteur, la première à mobiliser le reporting réglementaire des transactions transmis à l’AMF en application du règlement MiFIR. Ce dispositif collecte l’ensemble des transactions réalisées par des prestataires de services d’investissement européens sur les titres de compétence française, ce qui permet d’avoir une vision exhaustive de l’activité de l’ensemble des investisseurs particuliers français sur les quarante titres composant le CAC 40 — qu’ils passent par une banque traditionnelle, une banque en ligne ou un néo-broker.
Les données de réseaux sociaux proviennent de Meltwater, qui identifie pour chaque titre le nombre de messages publiés sur X (anciennement Twitter) et leur tonalité : positive, négative ou neutre. L’analyse porte sur la période de janvier à novembre 2024, avec une fréquence quotidienne.
Une activité de marché qui a structurellement changé depuis 2020
L’AMF recense environ 10,9 millions de transactions sur actions au troisième trimestre 2025. Ce chiffre reste inférieur aux records de la crise pandémique — jusqu’à 18,2 millions au premier trimestre 2021 — mais très largement supérieur aux niveaux d’avant 2020, qui se situaient autour de 6 millions par trimestre. Cette hausse structurelle de l’activité des particuliers s’accompagne d’une modification des canaux d’information : selon le Baromètre AMF de l’épargne et de l’investissement 2025, 12 % des investisseurs français consultent les comptes de banques ou d’établissements financiers sur les réseaux sociaux avant d’investir, 4 % se renseignent auprès d’influenceurs ou de communautés financières en ligne, et 6 % consultent d’autres sources sur les réseaux. Ces proportions montent respectivement à 8 % et 10 % pour les investisseurs de 18 à 24 ans et de 25 à 34 ans qui se tournent vers des influenceurs avant de passer un ordre. Une étude de l’OCDE (2023) confirme que 28 % des investisseurs français s’informaient sur les réseaux sociaux avant d’investir en bourse ou en crypto-actifs — un chiffre qui atteignait 41 % chez les 18-24 ans.
Sur les titres du CAC 40, l’activité oscille entre 800 000 et 1 million de transactions par mois, avec un pic à 1,2 million en juin 2024. Les flux d’achats dominent largement les ventes : ils représentent 64 % de l’ensemble des transactions sur la période. Les néo-brokers ont considérablement gagné du terrain, passant de 15 % à 25 % des transactions sur le CAC 40 au cours de l’année 2024.
Un comportement fondamental stable : acheter à la baisse, vendre à la hausse
Quelle que soit la tranche d’âge ou le type d’intermédiaire mobilisé, les investisseurs particuliers français présentent un comportement anti-momentum cohérent : ils achètent des titres lorsque leur cours baisse et les revendent lorsqu’il monte. En termes quantitatifs, une hausse du rendement d’un titre de 1 point de pourcentage entraîne une baisse de 9 % des opérations d’achat et une hausse de 7,3 % des opérations de vente le jour même. Ce comportement, qualifié de flux informé dans la littérature académique, indique que les particuliers tendent à matérialiser leurs gains plutôt qu’à amplifier les tendances. La volatilité intra-quotidienne et les communications officielles des sociétés émettrices stimulent également l’activité : une hausse d’un point de pourcentage de la volatilité augmente le volume d’activité de 0,2 % à 0,3 % le jour même.
Un événement structurel a perturbé cette dynamique en 2024. L’analyse identifie une rupture autour du 4 juillet, coïncidant avec la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin et la baisse du CAC 40 de 8 040 points au 6 juin à 7 130 points au 6 août. Cette rupture se traduit par une baisse de 14 % du nombre de transactions d’achat et de 27 % des transactions de vente à partir du 4 juillet, en lien avec un indice d’incertitude politique française atteignant son plus haut niveau depuis avril 2017.
L’influence de X : c’est l’exposition qui compte, pas le sentiment
Le résultat central de l’étude est contre-intuitif. Les investisseurs particuliers ne réagissent pas significativement au contenu des messages publiés sur X — qu’ils soient positifs ou négatifs — mais au volume de ces messages, c’est-à-dire à la visibilité médiatique d’un titre sur les réseaux sociaux. La variable mesurant le nombre total de publications (ln(Posts)) ressort positive et statistiquement significative au seuil de 5 % dans tous les modèles testés, que les données soient celles du jour de la transaction ou celles de la veille.
À l’inverse, les variables mesurant le sentiment relatif (ratio messages positifs/messages négatifs) ou la part de messages négatifs ne sont pas significatives de manière robuste. Les coefficients associés aux messages positifs et négatifs, lorsqu’ils sont significatifs, reflètent une hausse de l’activité dans les deux cas — sans différence statistiquement significative entre l’effet d’un message positif et celui d’un message négatif.
Ce résultat est cohérent avec les travaux de Barber et Odean (2008), qui montrent que le comportement des particuliers est davantage guidé par l’attention portée aux titres que par la nature de l’information reçue. La présence de sentiments — qu’ils soient positifs ou négatifs — sur les réseaux sociaux amplifie la portée des publications et accroît la visibilité d’un titre, ce qui stimule l’activité quelle que soit la tonalité du message.
Les pics d’activité révèlent la mécanique à l’œuvre
L’analyse des cas pratiques illustre bien ce phénomène. L’Oréal est le titre le plus commenté du CAC 40 sur X, avec une majorité de messages exprimés en anglais (la part française est souvent inférieure à 10 %). Les trois principaux pics d’activité observés en 2024 correspondent à des collaborations avec des égéries de K-pop lors des fashion weeks et à des communications liées à des enjeux de société. Ces informations sont éloignées des fondamentaux comptables de la société, mais génèrent des sentiments fortement positifs sur X et contribuent directement à l’image de la marque — avec des implications financières réelles. La semaine suivant le défilé de Paris fin septembre, le titre a progressé de 10 %, bien que cette hausse soit vraisemblablement majoritairement portée par la publication de résultats en hausse (+7,3 % au premier semestre) et par des mesures de relance chinoises.
TotalEnergies, Michelin et Sanofi présentent également des pics d’activité notables, chacun lié à des événements spécifiques : une frappe aérienne sur une station-service du groupe à Beyrouth pour TotalEnergies, des annonces de fermetures d’unités de production pour Michelin, et la vente de la filiale Opella (Doliprane) ainsi que des rumeurs politiques américaines pour Sanofi.
Des profils d’investisseurs différenciés face aux réseaux sociaux
Les moins de 35 ans : moins réactifs aux fondamentaux, plus sensibles aux réseaux
L’étude compare les comportements selon l’âge et le type d’intermédiaire. Les investisseurs de moins de 35 ans présentent systématiquement un comportement de sous-réaction aux variables fondamentales : une hausse du rendement de 1 point de pourcentage réduit leurs achats de 5,4 % (contre 9,4 % pour les plus de 35 ans). Ils matérialisent moins leurs plus-values et réagissent moins aux annonces officielles des émetteurs.
En revanche, cette même population surréagit aux publications sur les réseaux sociaux. Les investisseurs de moins de 35 ans sont les seuls à présenter des relations positives et significatives avec les variables de sentiment, et leurs coefficients sont souvent deux fois plus importants que ceux du reste de la population. L’effet est immédiat : les sur ou sous-réactions répondent davantage à des informations reçues en instantané qu’à des informations déjà installées.
La digitalisation comme amplificateur de sensibilité
Le degré de digitalisation de l’intermédiaire mobilisé par l’investisseur joue également un rôle. Trois catégories sont distinguées : les banques traditionnelles (faible digitalisation, accès à des conseillers physiques), les banques en ligne (digitalisation moyenne, plateformes web) et les néo-brokers (haute digitalisation, applications mobiles avec fonctionnalités de gamification).
Toutes les clientèles réagissent au nombre de messages publiés sur X, mais l’intensité de cette sensibilité croît avec le niveau de digitalisation. Les clients de néo-brokers présentent des comportements proches de ceux des investisseurs de moins de 35 ans — ce qui s’explique par le fait que près de deux tiers des clients de néo-brokers ont moins de 35 ans. Les clients de banques traditionnelles sont les moins sensibles aux réseaux sociaux, et les seuls dont l’activité a clairement ralenti après le 4 juillet 2024.
Les clients de banques en ligne occupent une position intermédiaire : ils adaptent davantage leur activité aux variables fondamentales que les néo-brokers, tout en présentant une sensibilité mesurable aux réseaux sociaux.
Ce que cela signifie concrètement
L’étude débouche sur une conclusion que l’auteur juge importante pour la politique de régulation : « Il semble ainsi crucial de soutenir les initiatives œuvrant à une augmentation du niveau d’éducation financière pour aider les particuliers, notamment les plus jeunes et les plus digitalisés, à bien sélectionner les informations diffusées sur les réseaux sociaux. »
Pour nos investisseurs, ce travail offre un éclairage utile sur la dynamique des marchés. L’activité des particuliers — qui représente désormais un flux non négligeable sur les marchés français — est pilotée autant par la visibilité médiatique d’un titre que par ses fondamentaux. Cette mécanique est susceptible d’amplifier la volatilité à court terme lors d’événements très commentés sur les réseaux, indépendamment de leur pertinence financière réelle. Les investisseurs avertis sont en mesure de distinguer ces effets d’attention des signaux économiques substantiels.
Etude complete : AMF – juillet 2026 – Clément Nouail, « L’influence des réseaux sociaux sur l’activité des investisseurs particuliers sur les titres du CAC 40 »,

