À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, l’économie française se trouve dans une situation particulière. Elle n’est pas en récession, mais sa croissance est pratiquement nulle, alors que l’état de ses finances publiques se dégrade. Sur les marchés, le rendement des obligations d’État frôle les 5 %. Cet article reprend les faits, les chiffres et les scénarios envisagés par les analystes pour les prochains trimestres.
Une économie presque à l’arrêt
Le PIB a stagné au deuxième trimestre, et la Banque de France n’attendait qu’une progression de 0,1 % au troisième. L’industrie résiste mieux que les autres secteurs, portée par l’aéronautique, la défense, les biens d’équipement et la construction de centres de données. Les entreprises signalent toutefois une remontée de l’incertitude, liée au contexte politique.
La consommation, moteur traditionnel de l’économie française, ne joue pas son rôle. L’indice de confiance des ménages publié par l’Insee s’établissait en septembre à 86, nettement sous sa moyenne historique. L’emploi salarié s’essouffle, le chômage remonte, et l’environnement énergétique a ravivé les tensions sur les prix et réduit le pouvoir d’achat. Le gouvernement retient désormais une croissance d’environ 0,5 % en 2026, puis de 1 % en 2027.
Une dette qui s’alourdit depuis des décennies
Le dérapage du déficit public de 2026 a servi de déclencheur sur les marchés, mais le problème est ancien. Il résulte d’une succession presque ininterrompue de déficits : la France n’a plus dégagé d’excédent budgétaire depuis plusieurs décennies.
Fin juin 2026, la dette publique atteignait 119 % du PIB, soit plus de 3 595 milliards d’euros. La cause principale est un déficit structurel : même avant de payer les intérêts de sa dette, l’État dépense durablement plus qu’il ne perçoit. La dépense publique représentait encore 57,2 % du PIB en 2025, l’un des niveaux les plus élevés de la zone euro. Près de 60 % de ces dépenses concernent la protection sociale et la santé, les seules retraites en représentant environ un quart. La Commission européenne souligne que cette hausse continue des dépenses et la faiblesse du solde avant intérêts sont désormais le principal moteur de l’endettement.
Le retour d’un coût de la dette plus normal
Pendant plus d’une décennie, l’État a pu refinancer une dette croissante à des taux extrêmement faibles, parfois négatifs. Cette période était exceptionnelle et aurait dû être comprise comme transitoire. Elle disparaît progressivement : les anciennes obligations arrivent à échéance et sont remplacées par des titres dont les rendements sont beaucoup plus élevés.
La charge d’intérêts de l’ensemble des administrations publiques passerait d’environ 66 milliards d’euros en 2025 à 79 milliards en 2026, puis 91 milliards en 2027. Un rapport indépendant commandé par le gouvernement prévoit qu’elle pourrait approcher 124 milliards d’euros à la fin de la décennie.
Les marchés réclament un prix plus élevé
Cette perte de confiance se mesure désormais directement. Au 1er octobre, le taux des emprunts d’État français à dix ans atteignait 4,90 %. Le taux moyen des obligations émises depuis le début de 2026 ressort à 3,55 %, contre 3,14 % en 2025. Lors des adjudications du 1er octobre, l’Agence France Trésor a émis des obligations de dix à vingt-deux ans à des rendements compris entre 4,93 % et 5,40 %.
La France n’a pas de difficulté à se financer. La demande reste élevée : depuis le début de l’année, les offres des investisseurs représentent environ 2,5 fois les volumes proposés sur les échéances moyennes et longues. Il ne s’agit donc pas, à ce stade, d’une crise de financement comparable à celle de la Grèce. Ce qui a changé, c’est le prix demandé pour financer la France.
Un écart avec l’Allemagne qui a quasiment doublé
Une partie de cette hausse s’explique par la remontée des taux longs dans le monde. Mais les obligations allemandes (les Bunds) n’ont pas progressé dans les mêmes proportions. L’écart de rendement entre la France et l’Allemagne dépassait 0,5 point en février et a franchi 1 point (100 points de base) en septembre. Il a donc quasiment doublé depuis le printemps.
Cet écart est le véritable baromètre du risque perçu : les investisseurs exigent une rémunération toujours plus grande pour détenir une obligation française plutôt qu’allemande, quel que soit le niveau général des taux en Europe. À titre de comparaison, il avait culminé autour de 0,79 point lors de la présidentielle de 2017, et l’écart italien avait dépassé 3,2 points lors de la crise politique de 2018.
Une campagne électorale qui pèse sur la confiance
Les principales forces politiques proposent des stratégies budgétaires très différentes. Pour les deux partis en tête des sondages, l’analyse dont s’inspire cet article estime qu’aucune ne rassure les investisseurs.
Jean-Luc Mélenchon a remis en avant l’idée de neutraliser la part de la dette publique détenue par l’Eurosystème, soit autour de 600 milliards d’euros, un peu moins de 20 % de la dette française. Le gouverneur de la Banque de France a qualifié cette proposition d’illégale, de dangereuse et d’inutile. Elle risquerait, selon l’analyse, d’augmenter le coût de la dette en faisant perdre la confiance des investisseurs.
À l’autre extrémité du spectre politique, le Rassemblement national défend plusieurs mesures favorables au pouvoir d’achat : une TVA à 5,5 % sur l’énergie et les carburants, le refus de certaines économies sur les retraites, des projets d’abaissement de l’âge de départ à la retraite. En contrepartie, le parti met en avant des économies sur l’immigration, certaines agences publiques, les contributions européennes et diverses dépenses jugées non prioritaires. L’analyse conclut que la faisabilité d’une telle politique demeure improbable.
L’inquiétude des investisseurs tient moins à la crainte d’un défaut qu’à l’absence de propositions crédibles pour maintenir l’endettement sur une trajectoire viable. C’est avant tout une crise de confiance.
Ce qu’il faudrait pour stabiliser la dette
Pour stabiliser la dette à son niveau actuel, autour de 120 % du PIB, il faudrait ramener le déficit public d’environ 5 % à environ 3 % du PIB, en supposant une croissance de l’activité, inflation comprise, de l’ordre de 2,5 %. La charge d’intérêts approchant bientôt 3 % du PIB, cela revient à rétablir l’équilibre du solde avant paiement des intérêts. L’amélioration nécessaire est d’environ 2 points de PIB, soit une soixantaine de milliards d’euros. En pratique, l’effort est sensiblement supérieur, car il faut d’abord compenser la hausse spontanée des dépenses sociales et de la charge d’intérêts.
Trois scénarios pour les prochains trimestres
Une amélioration progressive
Dans le scénario optimiste, le budget 2027 est adopté avec de vraies mesures de réduction du déficit, le prix de l’énergie recule et la Banque centrale européenne cesse de relever ses taux. La croissance reste faible mais positive. Une majorité claire issue des élections de 2027 permet au président élu d’engager de nouvelles économies, et le marché cesse d’exiger une prime de risque excessive. L’écart avec l’Allemagne resterait durablement plus élevé que dans la décennie précédente, mais sans crise systémique.
Une incertitude prolongée
C’est le scénario jugé le plus probable par les auteurs de l’analyse. Un gouvernement fragile est contraint à des compromis qui réduisent l’ampleur des économies. La croissance reste proche de zéro et la dette continue d’augmenter. Les agences de notation dégradent progressivement la France, qui reste solvable et financée, mais de plus en plus vulnérable au moindre choc, qu’il soit politique, énergétique ou monétaire.
Une crise ouverte
Ce scénario serait déclenché par un budget qui creuse le déficit, une remise en cause du service de la dette ou un conflit ouvert avec les règles européennes. L’écart avec l’Allemagne s’envolerait de plusieurs centaines de points de base, avec un risque de contagion aux autres pays fragiles de la zone euro. La Banque centrale européenne dispose d’un instrument contre la fragmentation des marchés obligataires, mais un pays qui s’affranchit du cadre budgétaire européen n’y serait pas éligible.
Le dernier recours serait un programme d’aide européen assorti de conditions strictes. Comme l’Italie en 2018 ou le Royaume-Uni en 2022, le gouvernement serait alors probablement contraint par les marchés à un ajustement budgétaire brutal, au prix d’une perte d’autonomie. La sortie de l’euro resterait l’unique alternative, à un coût considérable.
Une crise de crédibilité, pas de solvabilité
La France n’est pas confrontée aujourd’hui à une crise de solvabilité mais à une crise de crédibilité, et la distinction est essentielle. La durée de vie moyenne de la dette dépasse huit ans : le choc de taux ne se transmet donc que progressivement au budget. Mais chaque année passée à refinancer plusieurs centaines de milliards d’euros à des taux de 3,5 % à 5 % alourdit l’effort nécessaire demain. Compte tenu de la faible croissance de l’économie française, le temps joue contre elle.
Ce que montrent les marchés
Sur le mois de septembre, les taux d’intérêt ont conservé leur orientation haussière, dans un contexte d’activité bien orientée, d’inflation persistante et d’offre abondante d’obligations. Du côté des actions, la technologie, en particulier les semi-conducteurs, a bien tiré son épingle du jeu, tandis que les banques européennes reculaient sensiblement. Aisni, au 30 septembre 2026, depuis le début de l’année, les actions de la zone euro gagnaient 11,08 % (-2,03 % sur le mois), les actions américaines 12,75 % (-0,35 %), les actions d’Asie des pays développés 28,71 % (+0,08 %).
La hausse des taux, dans un contexte d’inflation persistante, entraîne des taux longs plus élevés et une compression des valorisations boursières. Le ratio entre le cours et les bénéfices attendus à douze mois de l’indice américain S&P 500 est revenu à 19 fois, contre 22,8 fois un an plus tôt. Celui de l’indice européen Stoxx 600 s’établit à 14 fois, un niveau que l’analyse juge tout à fait raisonnable, d’autant plus si l’activité s’améliore. Les bons résultats des entreprises et des anticipations de croissance toujours optimistes apportent à la Bourse une assise encore solide, même si l’évolution de la courbe des taux est vue comme un premier signe de fin de cycle. Pour la France, la décote des actifs commence à être significative, mais pourrait durer faute de signaux politiques forts.
Source : La Lettre mensuelle, CGP-Conseils, octobre 2026 (rédaction achevée le 2 octobre 2026), s’appuyant notamment sur la Banque de France, l’Insee, la Commission européenne et la BCE.

